[110] De la colère à la force : ce que ma mère m’a appris
Ma mère aurait eu 68 ans le 20 novembre 2025. Malheureusement, elle est partie il y a 4 ans, en avril 2021.
Je n’ai pas écrit d’article le jour de son anniversaire, parce que j’aime honorer la mémoire de mes ancêtres. C’est important pour moi. Mais j’ai laissé le temps au temps. Je n’avais pas forcément envie d’écrire ce jour-là, et je me suis respectée. Aujourd’hui, c’est le moment, alors j’écris.
Quand je pense à elle, une multitude d’émotions me traverse. Il y a de la colère, car elle n’a pas toujours su me protéger ni préparer mon avenir comme j’en avais besoin. Il y a aussi de la tristesse, pour ce qu’on n’a pas pu vivre ensemble, et pour les moments où elle aurait pu être là et ne l’a pas été. Et pourtant, il y a également de la gratitude.
Malgré ses limites, elle m’a transmis des valeurs qui font de moi la femme que je suis aujourd’hui : l’honnêteté, le goût du travail, la force de me relever encore et toujours, la foi.
Ma mère était analphabète et a traversé ses propres combats, ses propres colères et manques. Elle a fait ce qu’elle pouvait avec ce qu’elle avait. Elle était cash, directe, et même si la vie lui imposait des limites, elle s’en sortait toujours avec sa vérité. Je me reconnais dans ce côté-là, mais j’apprends aussi à m’adoucir avec le temps.
J’ai conscience de ces manquements, et aujourd’hui, j’avance petit à petit avec ce que j’ai. J’ai mis en place des protections pour mon fils, pour garantir qu’il ne porte pas de charge inutile si quelque chose devait m’arriver. C’est ma manière concrète de briser le cycle et d’agir différemment. Et je me sens enfin prête à avoir une fille. Pendant longtemps, je refusais cette idée à cause de ma relation compliquée avec ma mère, mais aujourd’hui je sais que je peux faire les choses autrement.
Et s’il y a bien une chose que la vie de ma mère m’a apprise, c’est celle-ci : une blessure, je la pardonne. Mais je ne la laisse pas se répéter. Ma mère, elle, pardonnait, rouvrait la porte, laissait rentrer les mêmes personnes encore et encore… et ces personnes revenaient lui faire du mal encore plus fort. Et ça, je refuse.
C’est peut-être pour ça qu’on me trouve intransigeante. C’est peut-être pour ça qu’on me trouve dure. Mais je ne coupe pas les gens par plaisir : je coupe court aux cycles qui détruisent.
En réalité : je protège ma paix. On vit tous avec ce qu’on a traversé, avec ce qu’on a vu, avec les traumatismes silencieux de l’enfance. Moi, j’ai vu ma mère se détruire à force de laisser entrer les mêmes blessures dans sa vie. J’ai vu son stress devenir maladie. J’ai vu ses limites être piétinées.
Et je sais aujourd’hui que si elle avait posé une seule règle — "une fois ça va, mais pas deux" — beaucoup de ses souffrances auraient été évitées.
Je ne suis pas parfaite, loin de là. J’ai causé du souci à ma mère aussi. Et un jour, je lui ai dit : "Si c’est moi qui t’empêche de vivre, envoie-moi paître. Vis ta vie, maman."
Aujourd’hui, je regarde mon fils et je me dis : je peux faire différemment. Je choisis de ne pas répéter les erreurs que j’ai subies, qu’elles soient financières, émotionnelles ou éducatives. Et je le fais avec conscience. Parce que j’ai le choix. Parce que j’ai aujourd’hui tous les outils que ma mère n’avait pas. Internet, le développement personnel, l’intelligence artificielle… autant de ressources pour me construire et protéger mon enfant.
Si je pouvais écrire une seule phrase à ma mère, je lui dirais : "Je suis en colère contre toi, mais je sais que tu as fait de ton mieux et je te pardonne. Je suis devenue une femme forte, sensible, déterminée. Et je porte ton héritage parfaitement."
Je voudrais qu’elle voie la femme que je deviens. La femme qui assume qui elle est, qui connaît sa valeur et qui croit en elle malgré tout. Parce qu’au fond, malgré les blessures et les manques, elle m’a transmis ce que personne ne pourra jamais m’enlever : la force de me relever, toujours.
Et c’est exactement ça, mon cadeau à moi aujourd’hui : transformer la colère en puissance, les manques en leçons, et l’amour compliqué en héritage conscient.