[33] đ Ă toi, LeĂŻla. (Ma chabine dorĂ©e)
On sâest connues, jâavais 11 ans, et toi aussi. La 6e. LâĂąge oĂč tout commence Ă trembler un peu. Et dĂ©jĂ , tu Ă©tais lĂ . Et tu ne mâas jamais lĂąchĂ©e.
Depuis ce jour, tu nâes jamais descendue du train. Ce train un peu cabossĂ© quâest ma vie. Tu es restĂ©e. FidĂšle. PrĂ©sente. Constante.
Tu fais partie de ces personnes rares : celles qui restent. Celles qui nâont pas besoin de bruit, ni de preuves. Juste dâĂȘtre lĂ .
Je me souviens de deux choses trÚs précises. Des choses qui sont restées gravées.
đ Dâabord, lâannĂ©e du bac.
JâĂ©tais en convalescence aprĂšs une opĂ©ration. Je ne pouvais pas suivre les cours. Et toi⊠Chaque vendredi aprĂšs-midi, tu faisais passer tous les cours de la semaine, par une connaissance qui habitait ma commune. Toi, tu Ă©tais loin, mais tu tâarrangeais pour que le savoir me parvienne.
Chaque vendredi, sans faute. Sans jamais te plaindre. Sans jamais oublier.
Ăa, LeĂŻla, je ne lâai jamais oubliĂ©. Câest de lâamour. Du vrai.
Et puis il y a eu ce jour-là ⊠Ce jour oĂč le monde sâest arrĂȘtĂ© pour moi. đïž Le jour de lâenterrement de mon frĂšre. Je me suis retrouvĂ©e seule au cimetiĂšre (aprĂšs que tout le monde soit parti). Le cĆur vide. Les jambes coupĂ©es.
Et je me suis retournée⊠Et tu étais là .
Tu venais dâarriver en Guadeloupe. Je ne savais mĂȘme pas que tu Ă©tais rentrĂ©e. Tu Ă©tais lĂ . Silencieuse. PrĂ©sente.
Tu ne mâas pas interpellĂ©e. Tu ne mâas pas fait dâeffet de surprise. Tu mâobservais. Tu attendais. Et tu es restĂ©e avec moi, sur ce banc, Ă parler doucement, Ă me tenir sans parler fort, jusquâĂ ce que je sois prĂȘte Ă rentrer chez moi.
Ce jour-lĂ , tu mâas ramassĂ©e avec ton amour. Et je ne lâoublierai jamais.
Il y a des gens quâon croise, et des gens qui nous habitent. Toi, tu mâhabites, LeĂŻla. Et pas juste dans les souvenirs : dans ma fondation.
Tu fais partie de ma vie comme un socle. Il nây a pas eu de disputes, pas de rupture, pas de drame. Juste de la constance. Du lien pur. De lâamitiĂ© vraie.
Tu mâas vue dans mes hauts, dans mes bas, et tu as toujours Ă©tĂ© lĂ . Pas en guest-star. Pas pour te montrer. Mais pour ĂȘtre, simplement.
Tâes pas quâune copine. Tâes ma sĆur sans le sang. Ma sĆur dâĂąme.
Et je veux que tout le monde sache que tu existes. Que lâamitiĂ© vraie existe. Quâon peut aimer en silence, profondĂ©ment, sans jamais trahir.
Chabine dorĂ©e, câest comme ça que je t'ai appelĂ© instantanĂ©ment et cela fait 30 ans dĂ©jĂ et ce surnom est restĂ©.
Merci, Leïla, ma chabine dorée
Pour tout.
Et pour toujours.